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| jmm on Mon, 26 Jan 2004 09:28:52 +0100 (CET) |
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| [nettime-fr] Rue Cesar Chavez - des "places de marché à enchères négatives" |
[voir aussi les archives des "petits papiers" de Le Crosnier :
http://vecam.org/rubrique.php3?id_rubrique=75]
Date: Sat, 24 Jan 2004 17:56:49 +0100
From: Hervé Le Crosnier <herve {AT} info.unicaen.fr>
Subject: [SMSI-58] Rue Cesar Chavez
Bonjour,
Tôt chaque matin, les immigrants mexicains sans ressource et
sans papiers se retrouvent Rue Cesar Chavez, à San Francisco.
Ils s'assoient sur le muret, échangent blagues et potins ou
simplement font le pied de grue... jusqu'à ce qu'arrive un
pick-up chargé de matériel. C'est la précipitation autour du
chauffeur, et le moins-disant emporte du travail pour la
journée. Un combat pour la survie, dans un "marché du travail"
au plus proche de l'idéal économique : chacun aura connaissance
du job, du prix proposé par le voisin,... et pas de cotisations
sociales. La seule mauvaise surprise peut arriver au soir,
quand le "patron" d'un jour refuse de payer.
On trouve sur le web un excellent reportage photo de Peter
Lemieux sur la Rue César Chavez :
(http://journalism.berkeley.edu/projects/photoclass/migrants1.html)
On trouve aussi sur le web une rue Cesar Chavez en construction.
Non plus pour les métiers déqualifiés d'un jour, le transport
de déchets, les travaux des champs ou la démolition à la masse
des murs d'un vieux bâtiment. Mais pour les métiers "de
demain" : design de site web, rédaction de programmes
informatiques, de scripts, création de logos,...
Ces nouvelles "places de marché à enchères négatives"
fleurissent sous les doux noms de RentACoder
(http://www.rentacoder.com/), eLance (http://www.elance.com/)
ou codelance (http://www.codelance.com/).
Le principe est toujours le même :
- l'entreprise propose un travail, en général des compléments
sur un projet informatique, des scripts spécifiques, mais
aussi des sites web, du graphisme, du design... Pas de tarif,
juste une date de remise.
- les programmeurs et les graphistes inscrits reçoivent
(gratuitement) les "offres" et proposent leurs services, et
leur prix.
- le demandeur choisit en fonction du prix (le plus bas
possible). Pour l'aider, ces sites proposent un système de
"notation" équivalent à celui (par ailleurs fort controversé)
de eBay. Les programmeurs sont évalués par leurs passeurs
d'ordre : "livret ouvrier, le retour".
- quand passeur d'ordre et programmeur ou designer sont
d'accord, le site en question prend 15% pour se payer. Il le
prend sur le gage du programmeur ! Celui qui vient de brader
son propre savoir-faire doit encore financer l'intermédiaire.
Bonjour le 19ème siècle, "ma tante" et autre usuriers.
- l'intermédiaire garantit aussi que le programmeur sera payé
par un système "d'assurance"... qui prendra effet le jour de
la remise du travail, et surtout de son acceptation par le
passeur d'ordre. Pas de "justice" pour trancher si le "patron"
refuse le boulot. Pas de "tribunaux des prudhommes", un simple
contrat privé d'assurance mis en place par l'intermédiaire.
- et bien évidement, tout le système, depuis la demande d'un
travail jusqu'à sa réalisation et sa livraison, se fait par
informatique, par internet, d'un point à l'autre de la
planète.
Résultat des courses :
- les prix les plus bas sont évidement proposés par les
informaticiens indiens ou russes. Avec quelques dollars, ils
font vivre leur famille pendant bien plus de temps que le
codeur étatsunien ou européen.
- pour les graphistes, les jeunes qui sortent des écoles, qui
ont un besoin (légitime) de "faire leur book" pour trouver du
travail peuvent brader leur art.
- et pour le passeur d'ordre, un immense vivier planétaire se
propose à lui, pour un prix toujours plus bas (le système ne
peut apporter qu'une baisse généralisée, le codeur qui aura vu
sa proposition refusée va baisser encore la prochaine
fois...). Pas d'horaires, l'usine tourne vingt quatre heures
sur vingt quatre.
Après tout pourquoi pas ? Si cela fait vivre les indiens, les
russes et assure le "développement" tant vanté et demandé.
Le problème, c'est que les coûts de la vie ne sont pas
équivalents. Traditionnellement, le prix minimal de la force de
travail est fixé par la nécessité de donner au travailleur le
minimum pour qu'il soit encore en état de revenir le lendemain.
Dans un marché mondial, déterritorialisé, qui se soucie de
ces considérations ?
On connaît déjà ce genre de problème avec les industries de
main-d'oeuvre, qui se délocalisent en Chine ou ailleurs. On
franchit juste un pas : avant les contrats se faisaient entre
entreprises. Le lien de "subordination" n'existe pas, c'est un
lien de contrat marchand ou de sous-traitance. Aujourd'hui,
ce système transforme chacun en sa propre "petite entreprise
individuelle" lançée dans la concurrence mondiale. Ce système
va s'étendre, la concurrence va s'exercer jour après jour, ici,
en dehors du droit, par la compétition sauvage de chacun contre
tous, "contrat de projet" après "contrat de projet" comme le
dit la nouvelle loi française.
Ce sont tous les "acquis" issus des luttes sociales qui sont en
jeu. Le "droit du travail" qui venait réguler le "marché du
travail" se dissout.
Dans le "droit du travail", le salarié accepte de se déposséder
d'une partie de son temps en échange d'un salaire. Les "luttes
sociales" ont étendu cette situation. Par exemple, en France,
vient s'ajouter un salaire différé sous la forme de congés
payés, de droits à la retraite, de couverture maladie, de
congés maternité. Toutes ces "rigidités" tant décriées.
Au fond, c'est toute l'architecture de la vie sociale qui change
avec cette mutation. Mais autant on peut penser bloquer ou taxer
les importations de biens pour éviter les dégradations de la
situation des travailleurs de tel ou tel pays (on ne l'a guère
fait, mais...) ; autant ce sera dur de bloquer le travail
immatériel transitant par le réseau.
Dire que pendant que cela se met en place, les derniers relents
du racisme distillent l'idée que nos grands pays okkkcidentaux
garderont le savoir-faire intellectuel, les hautes
qualifications, quand le travail des petites mains sera fait par
les enfants indonésiens. Comme si les potentiels de compétences
n'étaient pas les mêmes partout sur la planète... Il y a
simplement un différentiel technologique et de formation. Ca ne
durera pas longtemps.
Il nous reste deux hypothèses : augmenter les niveaux de vie
là-bas pour les faire rejoindre le niveau d'ici (ah ce que
j'aimerais ; oh ce que je n'y crois pas). Ou baisser celui
d'ici.
C'était déjà vrai, pas à pas, de SMIC en RMA, pour les métiers
déqualifiés. On croyais que les autres étaient "protégés".
RentACoder, eLance et codelance annoncent déjà demain.
En tant qu'enseignant sur "l'ingénierie de l'internet", j'ai
peur pour les étudiants que je forme... Je les imagine déjà,
assis sur le muret, le long de l'autoroute de l'information,
prêts à se battre entre eux pour survivre en codant la nuit, en
rêvant qu'ils ne deviendront jamais vieux, qu'ils ne seront
jamais malade.
Rue César Chavez.
Au fait, ce Cesar Chavez, c'était le fondateur du syndicat des
ouvriers agricoles temporaires de Californie. Celui qui s'est
battu pour que les "droits" protègent les immigrants et les
pauvres d'un "marché" débridé, nouveau servage moderne.
(http://www.sfsu.edu/~cecipp/cesar_chavez/cesarbio5-12.htm)
L'ironie de l'histoire n'a d'égal que le cynisme des possédants.
Un portable sur le bras, la jeunesse va faire du stop-emploi
"Autoroute de l'information Richard Stallman".
Bienvenue au 21ème siècle.
Hervé Le Crosnier
PS : quelques articles sur le sujet :
The Pricing Wormhole (http://www.graphicpush.com/articles/wormhole.shtml)
Hearing 'I Work Cheap' From Across the Globe par Lee Gomez
(special thanks, c'est lui qui m'a orienté vers la rue Cesar Chavez)
dans le Wall Street Jounal du 3 juin 2002
et un débat entre codeurs sur ce système de place de marché :
(http://forums.devarticles.com/t1865/s.html)
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